N'étant pas moi-même omniscient, j'avoue avoir une tolérance assez élevée vis-à-vis des ignares qui admettent leur statut. Ayant par ailleurs vécu au Canada, où un ami m'avait fort justement signalé qu'avec un pays de la taille d'un continent il était parfois difficile de se tenir au courant de ce qui se passe dans le reste du monde (excuse cache-sexe d'un système scolaire médiocre pour la culture générale, mais pas totalement fausse non plus), je suis encore plus tolérant des ignares de ce coin là. Cela explique probablement en partie que j'étais prêt, récemment, à ne pas sévir outre-mesure contre le dérapage autrement inexcusable du très québécois
Jimmy Lavoie du moment qu'il venait de présenter des excuses qui avaient l'air sincères
1. Celui-ci venait en effet de marquer un superbe
point Godwin en
comparant une prise de décision sur les blasons à la mise en œuvre de l'Holocauste. Traitez moi de cynique, mais je suis convaincu que du moment où l'on croit avoir touché le fond en terme de bêtise il y a forcément quelqu'un, quelque part, qui est sur le point de s'acheter une pelle et une pioche.
Bref j'indique succinctement mon point de vue sur le
bulletin des admins (BA), et retourne prestement vaquer à des occupations autrement plus bourgeoises.
J'ai visiblement sous-estimé l'enjeu, parce que la conversation a sensiblement duré et que passant le lendemain j'y découvre une remarque totalement pertinente et qui m'a néanmoins particulièrement interpellé, ne serait-ce que parce qu'elle me vise directement:
C'est marrant, c'est toujours les mêmes qui viennent, sur le BA, implicitement s'opposer aux mesures de blocage à l'encontre de certains pénibles.
Ce tacle plus factuel que franchement hostile vient de l'inimitable (heureusement) Hégésippe Cormier, qui confirme quelques lignes plus loin qui sont "les mêmes" (moi, entre autres).

Et là je me dis: "Tiens c'est marrant, il a raison".
Que les choses soient claires - j'ai un ego suffisamment développé pour ne pas avoir besoin de le rassurer en affichant mon avis à tout bout de champ sur le BA
2. J'estime cependant que 95% de mes interventions au sujet d'un blocage sont motivées par le fait qu'il y a dans la discussion en cours un principe x ou y à mettre en perspective, à défendre ou en tout cas à rappeler à l'attention de tous. Ce principe, dans 95% de ces 95%, c'est
"Nous ne sommes pas là pour éduquer les gens à coups de blocages, mais pour faire en sorte que le projet tourne correctement".
Ce qui ne veut pas dire qu'il ne faut pas bloquer, mais qu'il faut que ça serve à quelque chose vis-à-vis du projet. Nuance.
Tout cela est bien beau me direz vous, mais non seulement suis-je en train de vous donner un avis non sollicité, mais ça n'explique pas vraiment pourquoi je suis toujours parmi ceux qui lèvent la main pour dire
stop quand Hégésippe se prend à jouer les pères fouettards.
Dans ce genre de situation, il est bon d'avoir sous la main quelque réflexion érudite, en l'occurence ici un article de MM. Carillo et Castanheira intitulé "
Information et polarisation politique stratégique"
3. Ces messieurs nous disent un truc très vrai, à savoir que dans le cas où deux candidats ont des positions distinctes,
"[p]our les niveaux d'information intermédiaire, le seul point d'équilibre est atteint lorsque les candidats proposent des politiques différentes de l'optimal de satisfaction de l'électeur médian. En revanche, la convergence vers la médiane se produit lorsque la qualité est (presque) toujours ou (presque) jamais révélé."
J'essplique.
Rapporté au BA, on retrouve facilement ce concept d'information parfaite ou complètement cachée qui permet un blocage net et sans trace:
- Si elle est parfaite, c'est la situation où un troll vient d'écrire "pipi-caca-prout vive Tokio Hotel".Tout le monde comprend qu'il n'apporte rien à l'encyclopédie et approuve le blocage;
- Si elle est cachée, il s'agit d'un admin demandant le blocage d'une personne auquel il est le seul à avoir eu affaire (généralement sur un sujet particulièrement obscur). La confiance va au jugement de l'admin, et le troll est bloqué presto par un collègue compréhensif.

Un niveau d'information intermédiaire est rencontré lorsque divers paramètres entrent en jeu, notamment le fait que le fâcheux désigné est un contributeur autrement sérieux, qu'il vient d'un contexte culturel que d'autres comprennent (ou pensent comprendre) un peu mieux, que l'insulte n'est pas claire et nette (un sarcasme que certains trouveraient bénin voire drôle),
etc. etc. Tout le monde s'accordera à penser que c'est souvent à ce moment que la dissension apparaît sur le bulletin. La solution optimale pour l'électeur (i.e. les autres admins qui ne se prononcent pas d'emblée mais qui au final exprimeront la décision finale) est dès lors quelque part entre la punition et la relaxe, mais on ne sait pas trop où (c'est d'ailleurs pour ça qu'ils ne se prononcent pas d'emblée).
Interviennent alors ceux qui, comme Hégésippe Cormier et moi, ont un "programme" clairement défini, le sien étant -ce n'est là que mon interprétation, je l'engage à me corriger- plus dans le registre "
fâcheux un jour, fâcheux toujours, et on peut très bien faire sans, merci bien." D'où les appels répétés, systématiques et quasi-constants pour des sanctions exemplaires (avec force
surlignements, des fois qu'on ait mal lu). Deux programmes souvent en opposition donc, et qui se neutralisent l'un-l'autre et forcent un équilibre qui ne satisfait vraiment personne entièrement mais empêche à peu près qu'on frappe trop ou pas du tout.
La morale qu'on peut tirer de tout cela, car il y en a une, c'est que ce ne sont pas "toujours les mêmes" qui contesteront le niveau de dureté des blocages (et d'ailleurs rarement le principe du blocage en soi). Au contraire, c'est qu'à chaque fois qu'une proposition sera excessivement polarisée, il y aura
toujours quelqu'un pour soutenir une option contraire. Et la décision finale sera probablement quelque part entre les deux.
C'est comme ça, et c'est ma foi très bien.
1: J'assume assez facilement la bonne foi, je l'avoue.
2: Le blog c'est différent, parce que ce n'est pas à chaud. Quand on répond du tac-au-tac c'est un avis, quand on le fait deux jours plus tard, c'est une réflexion.
3: Juan D.Carrillo, Micael Castanheira, "Information and strategic political polarisation", Economic Journal 118 (530), pp. 845-874; 2008. Inscription payante requise pour l'accès.